" Les chiens ne mentent jamais quand ils parlent d´amour "
Jeffrey Moussaieff Masson
* Le givre *Depuis un mois il neige à flots. La nuit dernièreIl a plu. Maintenant sous la froide lumièreDu soleil hivernal le givre immaculéÉtincelle aux rameaux du grand bois constellé.Quel séduisant tableau! quelle vaste féerie!Chaque fourré devient une cristallerie;Et les blancheurs du lait, de la nacre, du sel,De l'onyx, de l'argent, de la nappe d'autel,Sur les branches du Pin, du chêne et de l'érableS'entremêlent dans une harmonie ineffable.Parfois des rayons d'or frappent l'arbre qui luit,Et l'on dirait alors qu'au milieu de la nuitUne fée a touché du bout de sa baguetteLes fûts de la forêt solitaire et muette,En a fait les piliers d'une église sans nom;On songe au merveilleux temple de Salomon,Aux trésors apportés du Pérou par Pizarre.Parfois sur ces piliers d'agate et de carrareUne ombre passe et fait évanouir soudainLe vif scintillement de ce nouvel Éden.Et le bois assombri, que nul souffle n 'agite,Devient la grotte où pend la blanche stalactite;Le soleil, mi-voilé d'un nuage blafard,Entre d'épais massifs glisse un tremblant regard,Tandis qu 'aux alentours un feu d'apothéoseSur les rameaux vitreux met une lueur roseProjetant sur la neige un reflet de vermeil.Mais un nuage encor nous cache le soleil:Le morne clair-obscur des vieilles basiliquesFiltre à peine à travers les fûts mélancoliquesDu temple indescriptible habité par l'Hiver;Puis tout à coup des traits lumineux fendent l'air,Et, frappés par ces traits comme par un bolide,Le frimas étoilé, le glaçon translucide,Reprennent leur éclat; et notre oeil éblouiS'enivre de nouveau d'un spectacle inoui;Que ne saurait décrire aucune langue humaineEst-ce un rêve?. Toujours une nouvelle scèneDu long panorama dessiné par le gelSe déroule au sommet du grand bois solennel,Comme un drapeau géant tissé de blanche soieSous la mitraille d'or du soleil qui flamboie.Tantôt, aux vifs rayons qui pleuvent du ciel bleu,L 'immensité s 'embrase : on croirait que le feuDévore, comme en juin, la forêt centenaire.Tantôt, dans plus d'un arbre inondé de lumière,Par un mystérieux et magique travailLa branche se transforme en rameau de corail.Tantôt, le chêne altier, qu 'hier tordait Eole,Prend l'aspect d'une immense et riche girandole.Tout ce que le ciseau patient du sculpteurDans le marbre ou le bois sait créer d'enchanteurEn ciselant le lis, le lotus et l'acanthe,Scintille sous les arcs de la forêt géante.Tout ce que le ciseau du maître à l'oeil de feuPeut, comme un blanc reflet de la maison de Dieu,Déployer dans l'abside, autour du tabernacle,Serait terne à côté de ce mouvant spectacle.Mais peut-être demain le grand flambeau des cieuxFera fondre les fleurs du givre radieux,Et tout ce vaste éclat de prodige et de rêveDevra s 'évanouir comme la lueur brèveD 'un espoir qui, parfois illuminant nos jours,Brille quelques moments et s 'éteint pour toujours.

